J'ai lu La Lune et le Roi-Soleil de Vonda McIntyre... Mais je vais vous parler d'un autre livre aujourd'hui! Oui, la Lune et le Roi-Soleil est un gros bouquin et j'ai énormément à en dire, il risque d'y avoir de gros spoils en plus dans ma critique, je prends mon temps pour la rédiger... En attendant, je vous propose mon avis sur une BD - comics plus exactement. Encore une fois, désolée pour le recyclage, la critique est déjà parue (en plus court, je n'ai pas pu m'empêcher de rallonger ici) sur Babelio.

 

**************

 

Sailor Twain est un comics one shot en noir et blanc de 2012 ( dessiné sous forme de feuilleton de 2010 à 2012 et édité grâce à Kickstarter) de Mark Siegel. L'action prend place en 1887 durant la Belle Epoque américaine (le "Gilded age"), non pas sur le fleuve Mississipi comme je l'ai tout d'abord cru, mais sur le fleuve Hudson, un fleuve plus petit (500km environ contre... 3700km pour le Mississipi!) et situé bien plus à l'est des Etats-Unis puisqu'il arrive à New York. 

 

Sailor Twain - couverture française

 

Cette bande dessinée se place clairement sous le signe de la dualité... Un double titre, 2 gamins mystérieux, 2 mécaniciens, 2 frères Lafayette, 2 livres, 2 bateaux (celui que commande le personnage principal porte le nom de... Lorelei), 2 femmes entre lesquelles le héros est déchiré et qui se ressemblent étrangement: l'épouse du narrateur, Pearl, au nom de trésor sous-marin, chanteuse dont les jambes sont paralysées par la maladie, et Sud, la sirène clandestine à queue de poisson et au chant qui scinde l'âme de ses victimes en... deux! à ce compte-là, on ne peut que se poser des questions sur le nom même du personnage principal, Elijah Twain...

 

Sailor Twain p180


Le dessin, qui rappelle un peu celui de Christophe Blain, m'a d'abord déroutée par son aspect caricatural (les yeux perpétuellement équarquillés de Twain...) car je m'attendais à un trait plus réaliste; mais plus subtil qu'il n'en n'a l'air au premier abord, j'ai fini par apprécier sa texture de crayon/fusain non encré, bien maîtrisé. Le n&b nous plonge dans une atmosphère charbonneuse, de suie et de fumée, aux trognes expressionnistes et aux embrumes cauchemardesques; où des détails, des comportements a priori absurdes et sans lien apparent avec l'histoire, se complètent petit à petit pour former un tout cohérent: la surdité du machiniste, les amours multiples de l'armateur, des disparitions d'objets...
La fin est étrange et on en reste un peu triste, un peu déconcerté, sans trop savoir ce que seront vraiment devenus les personnages à la fin... Il n'en reste que quelques bulles à la surface de l'Hudson. Sud la sirène a -t-elle été délivrée, ou devra-t-elle encore attendre des années avant que ne se représente une occasion telle que l'histoire qu'on vient de lire?

J'ai beaucoup aimé cette ambiance parfois onirique, où le réel et les fantasmes se confondent, et où l'histoire se reconstitue lentement: il y a un grand plaisir à relire le comics pour retrouver tous les indices distillés par l'auteur. J'ai été aussi amusé par le jeu avec l'image anglo-saxonne du Français séducteur et coureur de jupons, qui a ici une excellente raison de se conduire ainsi... Lafayette, avec son apparence anachronique ( il semble tout droit venir du siècle précédent avec sa redingote et sa coiffure) devient une incarnation de Don Juan, libertin, mystérieux et tragique. Dans les cases ci-dessous, les deux hommes semblent des exacts opposés: respectueux de la religion/irrespectueux, séducteur/maladroit, noir puritain/blanc libre-penseur... Même la sirène ne les rapprochera que de manière à signifier leurs irréductibles différences... Paradoxale gemelliité!

Sailor Twain - discussion entre Twain et Lafayette sur la Bible et la Création

 Ici, la sirène/mermaid est parfaitement classique, buste de femme d'une grande beauté (bijoux inclus) et queue de poisson à écailles. Un passage situe son origine en Méditerranée et justifie sa présence à un endroit où on n'aurait pas songé à la trouver, exilée dans ce pays d'immigration que sont les Etats-Unis ... Elle n'est pas à première vue pas maléfique et jouerait même un rôle plutôt inspirateur pour Twain - on dit les sirènes filles d'une Muse après tout. Mais l'oubli sensuel et hébété dans lequel elle plonge, pas forcément volontairement d'ailleurs, son sauveur et qui le conduit à se couper du monde et de sa femme, est déjà un danger en soi... Ce n'est qu'à la fin qu'on constatera le veritable potentiel de nuisance de sa voix. Elle est très réussie par son ambiguité, aussi vulnérable et touchante au début que redoutable à la fin. Le format très long de la BD - une 400taine de pages - est susceptible de lasser les lecteurs les moins accrochés, mais permet à Mark Siegel de développer l'intrigue, les personnalités et de détailler sa version du mythe de la sirène, cette créature fabuleuse, avec ses codes, objets et rites l'accompagnant...

Fan de sirène ou pas, je recommande chaudement cette lecture riche et envoûtante!

 

Sailor Twain - couverture alternative anglo-saxonne