C'est une critique de livre qui vous donnera aujourd'hui la quatorzième idée, une idée lecture, une idée cadeau peut-être...

 

Avertissement: cette critique sera plutôt une sorte d'analyse, contenant des éléments révélateurs de l'intrigue ; donc si vous n'aimez pas les spoilers je vous conseille de lire le livre avant l'article ;-)

 

Ma mère est une sirène de B.Broyart et L.Richard - couverture et extrait de la page 16



Malgré son titre, ce livre de la collection trimestre (n°11, édité en mars 2014) chez Oskar editeur ne parle pas vraiment de sirènes ; ou plutôt, il parle d'elles en creux, comme des fantasmes construits par les hommes, par les enfants, pour compenser l'absence des femmes... Elle est l'élément fantastique d'un récit... qui ne l'est pas du tout en réalité.


Thomas vit avec son père Luc, un pêcheur. Sa mère n'est pas là, il ne sait pas pourquoi, car son père ne lui a jamais expliqué; jamais expliqué que sa mère Catherine était morte en couches. Luc a trop mal d'y penser, et aussi bien trop peur que cela fasse mal à Thomas de lui dire ça. Il ne lui explique donc rien, et alors Thomas imagine... Ce silence douloureux et cette imagination enfantine vont plonger Thomas dans les flots, au risque de la noyade, au risque que Luc, après sa compagne, perde aussi son fils.

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C'est un très beau livre, sur l'absence d'un être cher, et l'importance de la communication parents-enfants : Luc cache la vérité à son fils pour ne pas le peiner, Thomas cache son interprétation des faits à son père pour ne pas l'inquiéter. Un mutisme qui mènera au danger.

La mer est fantasmée comme l'extension de la sirène-mère (à la différence de la sirène-amante, la sirène-amie ou la sirène-étrangère), imaginée comme douce et tiède, comme on imagine les bras d'une maman. Cette vision va se heurter à la réalité froide de l'eau salée du petit matin, froide comme la mort qui a enlevé la mère à son enfant.
Il est amusant de constater que c'est par le silence que Thomas se dirigera vers la sirène, et non par des sons mélodieux; c'est une sirène sans chant. La séduction qu'elle exerce sur l'enfant est tout simplement d'être sa maman, vivante mais empêchée de le rejoindre à cause de sa queue de poisson.

détail de la p 12


Le fait que le père soit pêcheur jouera beaucoup dans la croyance de la mère transformée en sirène, à cause de la proximité de la mer. Et ce sera aussi le filet du père pêcheur qui arrachera l'enfant au côté mortifère de sa mère réinventée... Une action qui correspond à l'interprétation psychanalytique du rôle du père dans la famille, c'est à dire séparer (symboliquement) l'enfant de sa mère, les défusionner. (grossièrement résumé, hein ! Je ne suis pas psychanalyste).

Paradoxalement c'est le risque que l'enfant a pris, attiré par sa sirène-mère, qui permettra de débloquer la situation, de le faire accèder à la vérité, c'est à dire au monde des adultes ; quand son père se rendra compte qu'en laissant l'enfant dans le silence il l'enferme dans un monde de contes, qu'il l'infantilise et le désarme face à la réalité rude et froide, d'une façon qui peut le mener à la mort. Si Thomas est désigné comme « l'enfant », son âge n'est pas donné : il peut avoir 7 ans, 12 ans, ou pourrait même être un adulte handicapé, métaphoriquement empêché de grandir par le secret autour de sa mère.

Ma mère est une sirène de B.Broyart et L.Richard - extraits des p14-34-42

Le filet qui sauve n'est lui-même pas dénué d'ambiguité ; « le sel dissout progressivement les fils qui empêchaient Luc de parler » : ce qui réduisait le père au silence est assimilé à des fils, donc... quelque chose de proche d'un filet, de ce filet dans lequel « chaque jour il [...] enferme quelques larmes ».

Plusieurs niveaux de lecture sont donc possibles, ce qui participe à la richessse de ce livre. Il fait cependant partie d'une collection jeunesse et l'écriture de Benoît Broyard est très accessible, le rendant selon moi facile à lire pour les enfants (à partir de 8/9 ans de préférence tout de même). Bien que la nouvelle fasse 23 pages au total, les phrases sont courtes et simples, dénuées de pathos, et pourtant cachent des abîmes d'émotion, sans jamais faire appel à des points d'exclamation ou du vocabulaire savant. Je me dis que ce livre pourrait être l'objet d'une adaptation radiophonique, je suis sûre que ça fonctionnerait bien! Certaines formules sont d'une belle poésie:

 

"Pourtant, à première vue, tous les chagrins sont des vêtements faits avec le même tissu. Mais Thomas et Luc ne portent pas le même vêtement."

 

Le texte est sobre, limpide, rien de superflu ; il n'y a pas que l'âge de Thomas qui soit laissé au gré des lecteurs/trices : on peut remarquer que même le lieu n'est pas précisé, à part une grande falaise... Les prénoms (Luc, Thomas, Catherine) ancrent l'histoire en dans un endroit de culture francophone, mais sans plus de localisation : on peut être en France bretonne (localisation de l'auteur), normande, méditerranéenne, vendéenne, picarde, nordiste comme sur une côte du Québec ! A priori, un endroit où il ne fait pas très chaud quand même ! ^^ C'est aussi intemporel : pas de mention d'année, ni d'objet qui pourrait dater l'histoire, juste une photo... Le récit pourrait avoir lieu aussi bien dans les années 50 qu'en 2017. Ce flou dont on s'aperçoit à peine permet à l'histoire d'aquérir une relative universalité, de parler au plus grand nombre.

 

Ma mère est une sirène de B.Broyart et L.Richard - pages 4 et 5

Ma mère est une sirène de B.Broyart et L.Richard - pages 26 et 27



Les graphismes de Laurent Richard répondent au texte à chaque page : une illustration pleine page à gauche, à droite le texte. Tout comme l'écriture, les dessins en bichromie bleue sont sans esbroufe, bien que d'une certaine complexité : montages de dessins, de vieilles photos, de gravures, de textures de cartes maritimes, de découpages, il me faut bien avouer que les visuels que j'avais pu apercevoir de ce livre sur le blog "1 page lue chaque soir"  m'avaient de suite séduite ! Poissons cocasses, grands yeux émouvants de l'enfant, une ambiance maritime sans voiliers ni ancres et enfin des sirènes en hybrides de photos années 1920 et de gravures animalières... Le jeu de miroir entre les pages 24 et 34, entre moment rêvé et moment réel, est aussi très réussi. Il y a un certain humour doux dans ces illustrations, qui apporte de la respiration à un récit qui pourrait prendre un peu trop à la gorge autrement. Je n'imagine pas le texte sans les images; ce livre est d'ailleurs le fruit d'une septième collaboration entre les deux auteurs. 

Détail amusant : sur le blog de Benoît Broyart, du texte ainsi que des dessins proposés par Laurent Richard sont publiés dans une note de 2012... et l'on s'aperçoit qu'à la base Thomas s'appelait Jacques, et Catherine, la mère, Mylène... Seul Luc, le père, a gardé son prénom intact de toute modification. Peut-être est-ce lui le véritable personnage principal?

ma mère est une sirène B

Les dessins aussi ont changé, même si les compositions restent globalement similaires, il y avait plus de couleurs, et le père et le fils avaient un physique plus éloigné l'un de l'autre... Quoi qu'il en soit, le résultat final me parle :)

Le livre devait être publié en 2013 aux éditions Gargantua. Cela ne s'est pas fait car Gargantua a apparemment fermé, mais Oskar éditeur n'a pas démérité en donnant à l'oeuvre un écrin à sa modeste mesure: impimé sur un beau papier mat et épais (du Munken pure rough : la marque est même précisée dans l'ours!), et doté d'une couverture souple, à dos carré collé, avec des rabats intérieurs  ; une qualité qui me fait penser aux livres jeunesse des éditions nantaises MeMo. Et enfin, une impression en France, chose rare (tout cela pour 15 euros prix neuf).

4 ème de couverture


 
Bref ! Pardonnez-moi pour ce bien long article; je me serais volontiers étendue en plus sur le fait que cette histoire m'a fait penser aussi en partie au mythe d'Izanami, déesse primordiale japonaise qui après avoir donné la vie, meurt et devient une froide déesse de la mort, que fuit son mari Izanagi... Mais assez parlé! J'espère pour finir que si vous avez lu cet article avant le livre, je ne vous en aurai pas pour autant gâché le plaisir de la découverte de ce très très chouette ouvrage jeunesse ;)

 

(Critique abrégée sur Babelio ici)