Sirène - in l'enfant-phoque de Nikolaus HEIDELBACH

 

Cette jolie sirène aux yeux clos démarre le très beau et très onirique défilé de créatures marines fantastiques dessiné par Nikolaus Heidelbach dans son livre l'enfant-phoque.

Cette image panoramique est découpée en plusieurs doubles pages, ce qui est un peu dommage car on ne voit que des fragments de ce défilé... Je ne sais pas pourquoi l'éditeur les grandes personnes n'a pas intégré une longue page qui se déplierait pour voir l'illustration dans son intégralité. Coût trop élevé ou choix délibéré pour laisser le plaisir de tourner la page et de découvrir de nouvelles créatures fabuleuses derrière à chaque fois? J'en ai tout de même réalisé un montage qui vous donnera un aperçu de ce défilé, digne de la Hyakki yakô, la "parade des 100 démons" japonais...

 

défilé fantastique dans l'enfant phoque de Nikolaus HEIDELBACH

"... lamantins courtisans, poulpes royaux, méduses tête-de-mort, poissons évêques, trolls de mer, bernard-perlites, langoustes impériales, canifs marins, seigneurs harengs, serpents câlins, crapauds palatins, moulimaces, anchois géants, perches fines, pieuvres édredon..."

 

Ceci étant, le vrai sujet du livre n'est pas vraiment une sirène, mais disons une de ses cousines... Le titre L'enfant phoque donne un gros indice... Sans compter l'épigraphe, citation d'un livre de David Thomson, Seehundgesang ( la chanson des phoques).

 

Le livre est raconté à la première personne, par un enfant aux cheveux courts et perpétuellement en maillot de bain. Lui et ses parents vivent à l'écart du village, il passe son temps à nager lorsqu'il a fini d'aider sa mère. Son père pêcheur est lui très souvent absent. Sa mère semble connaître beaucoup de choses sous la mer bien qu'elle n'y trempe jamais un orteil...

l'enfant phoque de Nikolaus Heidelbach - nage avec un maquereau

 

Nikolaus Heidelbach a un style de dessin qui me rappelle un peu Claude Ponti, en moins expressif et en moins foutraque. Les illustrations sont dans des couleurs sourdes, bleues, vertes, brunes, rouges... Malgré le fourmillement de détails (les illustrations de la maison contiennent toujours un petit élément marin, et les intérieurs de couverture sont de beaux fonds sous-marins, très organiques), le grain des teintes y matérialise un silence vibrant et discret, comme un secret qui plane, un non-dit qui transpire...

l'enfant phoque de Nikolaus Heidelbach - fond sous-marin

 

Bien qu'ils semblent former une famille banale et heureuse, les personnages ont un côté inquiétant: leur physique est lourd, épais, terrien. On voit très peu les yeux de l'enfant, il est soit les yeux fermés, soit de dos, soit avec ses lunettes de plongée. La mère, elle, a un visage étrange: de grands yeux noirs sans sourcils, et pas de sourire, une allure austère qui contraste avec la richesse polychrome des images fabuleuses suscitées par ses récits. Quant au père, on ne le voit que sur trois images à peine. Et on ne verra jamais toute la famille réunie sur une seule illustration...

 

mère de l'enfant phoque de Nikolaus Heidelbach

 

Un jour l'enfant découvre une peau de phoque cachée par son père...

 

l'enfant phoque de Nikolaus Heidelbach - découverte

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Les selkies sont un peuple de phoques dont les femmes quittent parfois leur peau animale pour aller danser sur la terre ferme. Généralement, dans la légende, un humain les découvre, les épie, réussit à voler la peau de l'une d'entre elles, la cacher et amener sa propriétaire, qui ne peut donc plus retourner dans l'eau, à se marier avec lui. Quand on y réfléchit bien, c'est carrément un mariage forcé, comme un viol... Cette légende est donc peut-être moins cruelle que les contes ayant pour thème l'infanticide (le Petit Poucet, Hansel et Gretel, le Petit Chaperon Rouge), mais tout aussi dérangeante! 

Dans la plupart des contes, ils restent suffisemment ensemble pour qu'ils aient un ou plusieurs enfants. Mais, bizarrement, le mari ne détruit jamais la peau (est-ce que le mari craint que la détruire tuerait son épouse en même temps?)  ; et soit qu'un des enfants trouve la peau et l'apporte ingénuement à sa mère, soit qu'elle retrouve elle-même la peau, la selkie finit toujours par recouvrer la liberté. Les selkies semblent être un peuple pacifique, soit sans rancune, soit sans pouvoir de nuisance, puisque je n'ai jamais lu mentionner qu'il y ait une vengeance contre le mari...

 Ici le récit est raconté du point de vue de l'enfant, et la légende s'en trouve modifiée: les selkies laisseraient volontairement leur peau pour vivre parmi les hommes, puis s'en vont lorsqu'ils en ont assez... Modification minime, et qui doit provenir de la mère puisque c'est elle la source principale de légendes pour l'enfant, mais qui le conduit à une mauvaise interprétation de ce qu'il a vu, et donc à tout raconter... à la mauvaise personne! ou à la bonne, ça dépend de quel point de vue on se place ;-)...

 

l'enfant phoque de Nikolaus Heidelbach - disparition

 

Cet enfant narrateur a l'air assez pragmatique : son goût pour la nage et sa curiosité sont ses principales caractéristiques, mais il ne manifeste pas de signe d'affection particulier pour l'un ou l'autre de ses parents. En plus, comme je disais, on voit très peu ses yeux, et pour moi ça diminue fortement l'empathie que je peux avoir pour lui. On a plutôt une succession de faits, en phrases courtes, que je trouve parfois maladroites (est-ce la traduction de Brigitte Déchin, ou est-ce la volonté originale de l'auteur pour rendre le langage enfantin? Je serais curieuse de lire le livre en allemand!). La disparition de sa mère n'a pas l'air de le chagriner outre mesure. Douleur muette ou acceptation indifférente? Le calin père-fils de l'image où ils se retrouvent seuls contredit la froideur apparente du texte...

 

père-fils de l'enfant phoque de Nikolaus Heidelbach

 

Il faut bien avouer que la disparition maternelle, bien que brutale et inattendue, est loin d'être présentée comme une catastrophe, juste un fait avec lequel il faut vivre. La fin est très apaisée, avec ces maquereaux que l'enfant dit trouver de temps à autre comme des cadeaux de sa mère selkie, et cette ambition qui donne son titre original au livre : "Wenn ich gross bin, werde ich ein Seehund" (en français: "quand je serai grand, je serai un phoque").

 

Détail amusant: Lorsque j'ai lu le livre à mon fils de 4 ans et demi, il n'a pas franchement apprécié cette fin, et s'est mis à avoir quelques craintes, bizarrement pas vis-à-vis de moi, mais de sa tante enceinte, et à me demander si une fois que le bébé serait sorti, elle n'allait pas se transformer en phoque et partir dans la mer...

 

 Si les sekies vous intéressent: cette légende a déjà été abordée dans les livres que j'ai chroniqués, dans Océane (illustré par Mayalen Goust) un des contes de Histoires de sirènes de Christine Palluy; de manière moins courante, un dessin animé de 2014, que je n'ai pas encore pu voir, intitulé le chant de la mer, parle d'une petite fille selkie dont le chant peut sauver les esprits de la nature (la reliant ainsi aux sirènes par la notion d'un chant detenant du pouvoir), et dans Jolies Monstres, de Aube, une courte BD met en scène une enfant selkie écarlate dans une houleuse relation parent-enfant...