Aujourd'hui, pour commencer septembre, c'est comparaison de deux visions illustrées de La petite sirène d'Andersen.

Je dis "visions illustrées", car je ne sais pas si on peut parler de version, vu qu'il s'agit du texte original et non transformé - à part la traduction, qui est celle de David Soldi de 1856: je remarque d'ailleurs que celle-ci ne contient pas les ultimes lignes très moralisatrices - voire culpabilisantes -  d'autres versions: 

" Dans trois cents ans, nous entrerons ainsi au royaume de Dieu.
- Nous pouvons même y entrer avant, murmura l'une d'elles. Invisibles nous pénétrons dans les maisons des hommes où il y a des enfants et, chaque fois que nous trouvons un enfant sage, qui donne de la joie à ses parents et mérite leur amour, Dieu raccourcit notre temps d'épreuve.
Lorsque nous voltigeons à travers la chambre et que de bonheur nous sourions, l'enfant ne sait pas qu'un an nous est soustrait sur les trois cents, mais si nous trouvons un enfant cruel et méchant, il nous faut pleurer de chagrin et chaque larme ajoute une journée à notre temps d'épreuve." 

Je vais ici surtout chercher à comparer les illustrations, comment les dessinatrices voient la petite sirène; d'où le terme de "vision" que je préfère utiliser dans ce cas...

 

la petite sirène vue par M

 

J'ai emprunté à la bibliothèque une édition de la petite sirène parue chez Albin Michel Jeunesse en 1985 et illustrée par Monika Laimgruber, ainsi qu'un recueil de contes d'Andersen (qui comprend donc la petite sirène dans les textes) paru en 1986 chez Grasset Jeunesse, illustré par Danièle Bour (l'autrice de Petit Ours Brun! Eh oui, elle n'a pas fait que les aventures du petit ursidé dans sa vie... si ça vous surprend, rassurez-vous, moi aussi ^^;)

Donc, deux visions du mitan des années 1980, par deux dessinatrices européennes (une autrichienne et l'autre française).

On peut remarquer que leur style sont assez différents: la première a un style rempli de petits traits, qui fait penser à des gravures vivement colorées d'encre, la seconde a un style non cerné de couleur directe à la gouache, aux teintes très adoucies, très blanchies, qui ferait un peu penser au Douanier Rousseau, qui rappelle aussi parfois les ornements folkoriques par l'utilisation de motifs répétés en frise, sans souci de réalisme.

Chez Monika Laimgruber, je ne trouve pas le dessin très joli ou adroit, mais il est riche (parfois même peu lisible!), tant en matière qu'en couleurs. Elle place manifestement l'action dans un 17ème siècle européen, plus précisément 1630-1640 je dirais, si on s'appuie sur la tenue du prince; peut-être un peu plus tard, si on imagine un pays des confins de l'Europe, où la mode pouvait arriver avec un peu de décalage?

La petite sirène - Monika Laimgruber - Albin Michel Jeunesse - la découverte de la petite sirène

 

Je m'appuie pour cette hypothèse sur ces deux sources: image wikipédia et blog le costume historique. De plus, le navire où se déroule la fête juste avant la tempête est manifestement un galion.

la petite sirène - monika laimgruber - albin michel jeunesse - la fête d'anniversaire sur le bateau

 

Par contre chez Danièle Bour, pas de prince, pas de vêtement pour dater l'époque; mais un navire mouillant près d'un château dont les toits renflés pourraient évoquer ceux des églises russes, si les éléphants blancs décoratifs, les palmiers, le croissant surplombant un des toits, les montagnes au loin ne plaçaient cet édifice plutôt dans une contrée moyen-orientale voire indienne, comme un imaginaire château de Mille-et-une nuits.

danièle Bour - La petite sirène d'Andersen - près du château

 

Chez Bour comme chez Laimgruber, la statue sur laquelle se languit la petite sirène, est un jeune homme en toge, de l'Antiquité manifestement ; et dans les deux cas il semble rendre un regard complice à la jeune fille. Mais tandis que chez Laimgruber il porte une harpe, chez Bour un carquois apparaît derrière son épaule... La différence est-elle significative? je ne saurais le dire.

La petite sirène d'andersen - comparaison entre Monika Laimgruber et Danièle Bour - statue du jardi

 

Chez Bour, il y a très peu de dessins; mais il ne faut pas oublier que la petite sirène n'est qu'un récit parmi d'autres, dans un recueil de contes d'Andersen! Quatre illustrations seulement fournissent donc l'essentiel:

- un hippocampe pour jouer le rôle de cul-de-lampe ou de simili-lettrine, pour démarrer le texte de l'histoire

danièle Bour - La petite sirène - hippocampe

- la vie au château sous-marin (sacrément rouge!) avec le père et la grand-mère (qui pourrait très bien passer pour la mère, tant elle est dépourvue de signes montrant son âge et sa supériorité de rang sur le père, à part des cheveux gris - et des petits points blancs qui représentent les huîtres accrochées sur sa queue),

danièle Bour - La petite sirène d'Andersen - château sous-marin

- la petite sirène dans son jardin sous-marin parmi les coraux et les poissons, enlaçant tendrement une statue de jeune homme,

Danièle Bour - La petite sirène d'Andersen - dans le jardin secret

- la petite sirène, assise sur un rocher au-dessus des flots, considérant le château du prince parmi les palmiers ; illustration déjà vue plus haut.

Pas de sorcière des mers, pas de transformation, ni de mariage, ni de filles des airs... on reste sur la première partie du conte, à la fois frustrante et rassurante; ça colle bien au style doux et pastel, lui-même rassurant, de Danièle Bour.

 

Chez Laimgruber, un peu plus d'une dizaine de dessins appuient le texte: on retrouve les 3 moments dessinés par Bour, plus ceux qui évoquent le danger: la tempête, la viste à la sorcière des mers (qui est assez fidèlement dessinée, contrairement à d'autres retranscriptions visuelles qui lui enlèvent son crapaud domestique ou son château d'ossements de marins morts)... et d'autres: la rencontre entre le prince et la sirène, le mariage etc.

La petite sirène - Monika Laimgruber - Albin Michel Jeunesse - chez la sorcière

 

 

La petite sirène - Monika Laimgruber - Albin Michel Jeunesse - filles des airs

Monika Laimgruber choisit aussi de montrer de manière positive la fin de la petite sirène dans sa "désincarnation" en fille des airs translucide, surgissant de l'écume où elle devait se dissoudre, s'envolant avec d'autre filles des airs clairement apparentées à des anges  de l'iconographie chrétienne, avec leurs longues robes et leurs ailes... Ces filles des airs, doubles de ses soeurs qui l'ont aidée tout au long de sa quête.

La version de Bour sera peut-être plus rassurante pour les enfants jeunes, avec ses douces couleurs et rondeurs stylisées, simplifiées, et permettra de mieux développer leur imaginaire en ne leur proposant que peu d'images sur lesquelles ils pourront broder à loisir; celle de Laimgruber est plus riche, plus précise et permettra peut-être à des enfants plus âgés, qui commencent à lire, de relier les moments lus à des images, leur permettra de mieux se représenter le conte, y compris les instants plus durs...

Cependnat cette comparaison n'est guère concluante - pour le moment. Les critiques d'autres versions/visions de la petite sirène sont prévues pour plus tard, et enrichiront a posteriori la matière de cette première comparaison. Les illustrateurices ayant travaillé sur ce texte sont si nombreux que je ne manquerai pas de matière! ;-)