Helloooo à tous!

Aujourd'hui, c'est un conte haïtien qui est au programme de cette critique de livre :-)

la reine des poissons - Mimi et Clémentine Barthélémy

 

Laren pweson, ou La reine des poissons, est le titre d'un conte de Mimi Barthélémy (1939-2013); rien à voir avec le texte homonyme de Gérard de Nerval dont je parlerai peut-être un jour...

 

Lormilis, ou compère Milis, est un pêcheur malchanceux: en plus de ne rien attraper, il est affligé d'une femme râleuse. Un jour qu'il décide d'arrêter la pêche il est surpris par une sirène géante qui lui déclare son amour, et lui offre une pêche miraculeuse en échange de sa compagnie chaque jour! Mais sa femme, jalouse, ne veut pas le laisser rejoindre la sirène...

la reine des poissons - Mimi et Clémentine Barthélémy - rencontre entre la Reine et compère Milis

 

J'ai été un peu surprise par ce livre: passé le petit prologue expliquant le contexte haïtien du récit, on se retrouve avec 10 doubles pages muettes, illustrées de jolies peintures expressives et vivement colorées. Le contour un peu argenté qui cerne chaque chose m'a d'abord fait fait penser à une technique de vitrail, avant de réaliser qu'il s'agissait de peinture sur soie (la fin du petit prologue le disait d'ailleurs bien, mais je n'avais pas fait attention!)...

Puis 10 autres pages suivent qui, elles, sont uniquement de texte, du français matîné de phrases créoles traduites en français. Au lecteur de reconstituer l'album en donnant à chaque morceau d'histoire l'illustration qu'il a vu précédemment. Je ne connais pas le format des peintures, mais ces dernières étant de Clémentine Barthélémy, la soeur de Mimi Barthélémy la conteuse, peut-être les pièces de soie étaient-elles exposées en même temps que le conte était narré? En tout cas, la manière de faire du livre édité par Vif Argent m'a quelque peu déroutée. J'aurais préféré que les illustrations soient un peu plus mélangées au texte.

Concernant l'histoire, j'ai apprécié le mélange de français, aux jolies descriptions, et de créole traduit. Un exemple

"En face de lui, plus grande qu'une baleine, le dévorant de ses yeux verts une Femme-Thazar lui sourit et chante:

Papa Milis tann mwen la

Mwen di papa Milis tann mwen la

Se mwen menn laren pweson kven chache v

Papa Milis tann mwen la!

- Bon die! Laren pweson! C'est la reine des poissons! Celle qui qui asservit les hommes pour l'éternité, celle qui ordonne et à qui l'on obéit, celle dont l'amour est exclusif, celles qui comble celui qu'elle a choisi!

Papa Milis, je te veux

Papa Milis je te veux

Jette tes filets, Papa Milis viens ici

Papa Milis je te veux!"

Malgré mon amour de la lecture pure, je sais qu'on perd beaucoup de l'intérêt du conte en ne l'entendant pas: le passage que je viens de citer doit posséder une certaine musicalité, dit par Mimi Barthélémy. Une version livre-CD, éditée en 2014, existe aux éditions Kanjil. Je n'ai pas pu me la procurer mais peut-être un jour!... un extrait, avec musiques, est tout de même disponible sur cette vidéo. Ca donne une idée de ce que peut donner le conte lu :-)

Mimi Barthélémy, "La Reine des poissons" (audio)

 

 

Clémentine Barthélémy n'aurait-elle pas mis en scène sa soeur dans une des illustrations d'ailleurs? La femme à droite aux bras tendus et à l'ample vêtement pourrait tout à fait être une conteuse autant qu'une chanteuse...

la reine des poissons - Mimi et Clémentine Barthélémy - fête

 

Les éléments de La reine des poissons sont ceux de nombreux contes et seront familiers à beaucoup : une "fée", un pacte non respecté, des enfants magiques, des frères qui, se séparant, se donnent à chacun un objet qui permettra de savoir à distance s'ils sont morts ou vivants, des princesses à sauver, des monstres, une fin heureuse avec résurrections... Le cadre exotique (pour moi en tout cas, en tant que française métropolitaine) empêche cependant l'impression de déjà-lu!

la reine des poissons - Mimi et Clémentine Barthélémy - jumeaux magiques

Apparemment les jumeaux sont des êtres spéciaux à Haïti: voir les Marassa jumeaux; cette croyance vient probablement du culte de la divinité des jumeaux Ibedji (ou Ibeji, ou Ibeyi - oui , comme les soeurs Ibeyi ^^ c'est de là que vient leur nom de groupe) via la religion Yoruba des Bénin-Togo-Nigéria, religion exportée par la traite négrière et devenue le vodoun Haïtien. Il faut dire qu'avoir un temps de gestation de 15 jours puis se barrer de chez ses parents quasiment juste après sa naissance, c'est fort. Ils doivent être un peu cousins avec Kirikou XD

Kirikou et sa maman

 

La reine est décrite comme une "femme-thazar": mais qu'est-ce donc qu'un thazar? pas de rapport avec le roi mage Bal thazar ^^ Après recherche, le thazard - avec un "d" à la fin - semble être un nom un peu générique utilisé pour désigner plusieurs poissons de type thon ou maquereau, un peu comme étourneau désigne plusieurs oiseaux...

C'est une "sirène-amante", qui est décrite comme assez sympathique, amoureuse et généreuse, en taille (c'est une géante) comme en actes (elle remplit le filet de Lormilis de poissons - souriants!), en totale opposition avec l'épouse humaine, jalouse et mesquine; en totale opposition aussi avec la diablesse attaquant Ti Yaya, géante elle aussi et qui attire les hommes en chantant, mais pour les découper et les manger! Capable de se suicider par amour, sa chair a la propriété de permettre à la femme de Lormilis de donner naissance à des jumeaux magiques. L'amour et la dévotion lui rendent la vie. Tout au long du conte, c'est plutôt la joie et l'allant qui règnent. Bref si la sirène a bien un rôle qui arrache l'homme à son épouse, elle apparaît ici comme positive et bienfaitrice, loin des Morganes de Brasey ou de la Maman dlo d'Alex Godard...

 

 

Les illustrations sont dans un style naïf, j'aime beaucoup la reine des poissons avec la couleur vert émeraude que Clémentine Barthélémy lui a donné, sa chevelure exubérante et ses somptueux bijoux, énormes et aussi bariolés que les poissons qu'elle offre à son bien-aimé (sur la couverture je lui trouvais un petit air de divinité indienne, mais c'est trompeur). Les monstres et les diables auxquels les jumeaux ont affaire sont aussi laids à souhait!la reine des poissons - Mimi et Clémentine Barthélémy - machette ou rapière

Par contre, le conte parle d'"une machette nommée Lékento". Or sur les images, je ne vois aucune machette, mais des rapières... Même en tenant compte du fait que certaines machettes étaient des "sabres d'abattis", un peu plus fines et pointues que l'image qu'on a d'une machette, les armes tenues par Ti Yaya et Ti Yéyé dans les peintures de Clémentine Barthélémy tiennent plutôt du fleuret!

 

la reine des poissons - Mimi et Clémentine Barthélémy - détails peinture sur soie écailles et vagues

Mais sinon ces illustrations, lumineuses et avec des effets aquarellés (les vagues de la mer, ou les toutes petites écailles rondes de la queue de la Femme-Thazar) sont pleines de peps et de gaieté, vraiment très sympathiques (à part celle avec la diablesse et les petits diables, oppressante - mais c'est le but!).

 

Si vous préférez les sirènes gaies et bénéfiques à leurs consoeurs maléfiques ou mélancoliques, ce livre est pour vous ;-D