la sirène d'ouessant edouard Brasey editions Calmann Lévy

Je commence par constater que Brasey, ou du moins ses éditeurs, semble apprécier les peintures de John William Waterhouse pour illustrer ses couvertures, car Sirènes et Ondines avait déjà une oeuvre de ce peintre pour couverture, la sirène. Ici il s'agit non d'une sirène mais de Miranda, un des personnages principaux de la pièce la Tempête de William Shakespeare. Même si Miranda n'a pas forcément grand-chose à voir avec Marie-Jeanne Malgorn, je dois avouer que cette image est une bonne évocation de l'attente...

Par contre, c'est la seule image du livre et c'est bien dommage, car pour les personnes quelque peu quiches en géographie comme moi, une petite carte ou deux ( une très jolie carte, très détaillée, de Herve Inisan sur Wikimedia commons figure ici) ne seraient pas de trop pour aider à situer l'action! Alors du coup j'en ai fait... trois :-D

carte côtes du Finistère avec l'île d'Ouessant - sirènologie

Pour situer l'île d'Ouessant sur les côtes bretonnes, avec quelques autres îles emblèmatiques ( présentes dans des proverbes: "qui voit l'île de Groix voit sa croix", "qui voit l'île de Sein voit sa fin", "qui voit l'île d'Oussant voit son sang"... nonnon ce n'était pas du tout dangereux de naviguer dans ces parages autrefois! XD)

carte côte brestoise avec l'ile d'ouessant - sirènologie

Rapprochons-nous un peu, on voit l'archipel de Molène, que le passage du Fromveur, un redoutable courant marin, sépare de l'île d'Ouessant...

carte de l'île d'Ouessant - la sirène d'Ouessant - Sirènologie

Et voici l'île d'Ouessant elle-même, avec une carte dont j'ai annoté les lieux principaux signalés dans le livre: le bourg de Lampaul, où se trouve l'auberge de la Duchesse Anne (Anne de Bretagne), tenue par Yves Tual et Mariannick, (pour laquelle j'ai mis une grande maison avec une couronne et une casserole ^^) , Porz d'Arland, où habite Marie-Jeanne Malgorn avec son petit garçon Kado, Porz Gwenn où a lieu la foire aux moutons (et hop un petit mouton noir ouessantais!), Porz Doun où le vieux marin Fanch emmène l'ornithologiste Edouard Klozenn voir les fous de Bassan (d'où le piaf dessiné là), et enfin le Kadoran où habite la vieille Malgven...

Bon, c'est de la carte approximative et peu détaillée, (surtout axée sur les endroits du livre d'Edouard Brasey donc), si vous voulez plus de précision/s je vous recommande la très jolie carte de Herve Inisan sur Wikimedia commons ici).

 

 Maintenant qu'on a repéré les lieux... Alors: La sirène d'Ouessant a beau faire partie de la collection "France de toujours et d'aujourd'hui" ( en clair: littérature du terroir), c'est en réalité un roman noir. Très, très noir, sèvèrement corsé et sacrément amer...  Bien trop pour moi!

Transporté dans un univers urbain, ça donnerait une jeune femme habitant dans une barre de cité, rejetée par les autres résidents (mais protégée par le patron du bar-tabac du coin) et allant consulter une vieille clocharde mystique pour savoir si le père de son enfant, parti au loin, est toujours vivant... Une critique internet parle d'ailleurs de "thriller" au sujet de ce livre, ce que je trouve assez juste! Mais c'est Edouard Brasey qui écrit, et on est sur l'île bretonne d'Ouessant, à la Toussaint 1934. C'est une période où le quotidien demeure plus proche de celui du Moyen-âge, que nous ne sommes, en 2018, proche de 1918... La vie est dure, et le moindre faux-pas peut faire basculer une vie, et même plusieurs. Marie-Jeanne Malgorn, née Jézéquel, Ouessantine orpheline rejetée depuis sa naissance par les autres du fait de son père matelot militaire continental, et qui refuse son destin de veuve, sera une véritable femme fatale, précipitant involontairement presque tous ceux qui l'entourent à leur perte...

la sirène d'ouessant edouard Brasey éditions Libra Diffusio

Alors! J'ai rarement lu un bouquin aussi acharné envers ses personnages, une entreprise aussi systématique de démolition, non seulement de l'héroïne, mais en plus des deux autres prsonnages principaux de l'histoire! Je me suis sentie presque salie après avoir lu ce livre, tant je les ai trouvés maltraités, sans ressentir aucune tendresse pour eux de la part de l'auteur.

Tout y va et finit tellement mal... Brasey a un intérêt sincère pour Ouessant, ce qui se sent à travers toutes les anecdotes et informations qui viennent s'intégrer (pas toujours subtilement: on a parfois l'impression de lire des notes de bas de page insérées dans le récit: proella, butin de naufrages, chasse au mouton, toussaint, gwezenn etc.) à l'histoire; mais de l'amour, j'en viens à en douter, car il nous présente cette île, la fameuse Enez eusa, l'île d'épouvante, comme un endroit absolument détestable; non pas à cause de son rude climat, mais à cause de ses habitants, aux coeurs endurcis, d'où toute bonté a disparu, justement à cause de la rudesse de la vie insulaire, et devenus un bloc hostile et mauvais...

On peut m'objecter que c'était la vie à cette époque et que l'histoire est réaliste/crédible; je réponds qu'un roman, c'est ce que son auteur a choisi d'en faire: il était possible de faire une fin moins amère par exemple... si, si, je pense que c'était possible en gardant une certaine crédibilité (je ne demande pas un total "happy end" non plus!). Au lieu de ça, la fin est d'un raffinement cruel (Guy de Maupassant devait être une des inspiration de Brasey) avec la dernière trahison-  attention spoilers - (surlignez l'espace qui suit pour voir le texte): l'enlèvement du petit Kado à sa mère. Le gamin étant la seule raison de Marie-Jeanne de se remarier, lequel remariage aura été la raison de l'enlèvement... un serpent qui se mord la queue en conduisant à une seule issue: le malheur définitif de la jeune femme... Marie-Jeanne est la sirène d'Ouessant, fatale contre son gré, fatale par fatalité, qui finira, folle et défigurée, par rejoindre les vieilles de la grotte aux Morganes.

Même si elle n'est pas la seule à trinquer: on peut parler de Mariannick, la pauvre trisomique mythomane à la vie misérablement dépourvue d'amour et méprisée par tous; y compris par le seul qui consente à l'employer, le gros aubergiste Yves Tual, tenancier de la "La Duchesse Anne" qui ne s'en sortira pas mieux, brave homme au début mais finissant en concupiscent criminel; aucune compassion dans l'écriture pour ces personnages, décrits avec des adjectifs souvent péjoratifs et qui connaîtront une fin tout aussi tragique que Jeanne. Le pauvre ornithologiste Edouard Klozenn, petite chose fragile et fugace, fera un passage éclair dans le livre, expédient scénaristique pour plonger les personnages toujours plus bas (drôle d'hommage au naturaliste Edouard Lebeurier!). Et si l'on peut croire en effet à l'injustice des persécutions de l'église catholique envers la religion païenne de Malgven, la rebouteuse elle-même se révèlera intrinséquement malfaisante. C'est terrible, cette énumération de gens caricaturaux et/ou méchants! Bref, il n'y a pas grand monde (peut-être à part Fanch Malgorn, le vieux loup de mer tolérant) qui échappe à ce jeu de massacre sordide, moral autant que physique. Je ne me suis du coup pas vraiment attachée aux personnages... 

la sirène d'ouessant edouard Brasey edition France Loisirs

Mon malaise vient peut-être de ce que Brasey réussit le tour de force d'envoyer ses personnages principaux au casse-pipe, d'accabler les victimes, tout en leur accordant énormément d'attention, et en restant très "neutre", sans porter de jugement sur les responsables de ce sort tragique, c'est-à-dire les préjugés d'une vieille société insulaire bornée ; sans compter que les victimes sont des personnes ordinairement stigmatisées: femme seule, homme gros, femme handicapée, femme vieille... L'auteur n'est sans doute pas misogyne, mais son histoire maltraite particulièrement les femmes et les personnes "atypiques". De là probablement mon pénible sentiment. Et si la qualité de l'écriture est tout à fait honnête, celle-ci ne contient ni humour, ni truculence ou originalité particulière (comme par exemple dans l'homme qui parlait la langue des serpents, d'Andrus Kivirähk, qui mêle le quotidien et les mythes estoniens) pour adoucir l'amertume de ces 373 pages désespérantes.

Si l'histoire m'a donc souverainement déplu, le livre est très bien par contre pour connaître les vieux us et coutumes d'Ouessant, rend hommage à la beauté des paysages, et à la cuisine : l'agneau de pré-salé cuit sous la motte(= à l'étouffée) sous le buaden, le gâteau de varech, le baramitounet, le farz...

La sirène d'Ouessant - edouard Brasey - repas à l'auberge

 

Et on n'est pas volé non plus concernant les sirènes - même s'il s'agit plutôt des fées des mers puisque les Morganes, celles dont il est le plus souvent question, ont deux jambes et pas de queue de poisson - car Edouard Brasey y multiplie les références, que ce soit grâce à la Malgven, prêtresse des sirènes, et pour qui chaque passage est l'occasion de parler de son culte et de l'avidité de sa divinité marine (et de la fugacité de ses trompeuses apparitions),

La sirène d'Ouessant - Edouard Brasey - Malgven appelant les sirènes

 

les discussions parlant des sirènes antiques et des femmes oiseaux (Edouard Brasey cite aussi la légende de Pipi Menou et la fée des airs,  en lui donnant une suite):

  - On dit que le chant est l'atout qui caractérise en premier lieu la sirène, argumentait-il en brandissant sa fourchette vers les deux autres convives. C'est un peu vite oublier ses autres attributs, tel que le peigne d'or avec lequel elle démêle sa longue chevelure blonde, et surtout le miroir dans lequel elle se mire des heures durant, contemplant sa propre beauté ! Le miroir de la sirène peut évoquer la vanité et le narcissisme, mais il est également le symbole de Vénus, la déesse de l'amour et des plaisirs. Il est aussi une représentation de la psyché, à savoir l'âme humaine. Ne parle-t-on pas du "miroir de l'âme" ? C'est la raison pour laquelle on voile les miroirs dans la chambre des défunts, de crainte que leur âme ne s'y égare et s'y trouve enfermée...

[...] C'est drôle ce que tu nous racontes là, fiston. Tes sirènes, elles ressemblent drôlement à nos Morganes, la longue chevelure, le peigne d'or, le miroir. Oui, les Morganes ont tout ça, avec en plus de grands draps blancs qui se confondent avec l'écume des vagues, sur lesquels elles étalent leurs trésors fabuleux: des joyaux, des bijoux, des robes et des manteaux de soie. Mais si on se met en tête de leur voler leurs biens, ils se transforment en coquillages, en cailloux ou en lambeaux d'algues. C'est ce que racontent les vieilles, en tout cas...

 

les pensées des meurtriers qui se déchargent de leur culpabilité:

 

Tous les hommes qui avaient convoité  Marie-Jeanne avaient disparu prématurément - Jean-Marie, Edouard. En réalité, ils avaient été les victimes expiatoires de la sirène qui veillait sur la vie de la jeune Ouessantine et éloignait d'elle les hommes indignes d'elle. Oui, c'était la sirène qui avait noyé Jean-Marie. Et c'était elle aussi qui avait poussé Edouard, ou plus exactement qui l'avait attiré au fond de l'abîme où elle demeurait. [...] Les sirènes, après tout, étaient faites pour ça aussi. Pour incarner les désirs des hommes et prendre sur elles leurs fautes.

 

ou le besoin des femmes de se raccrocher à une explication, quelque chose sur quoi elles puissent influer grâce à un sacrifice... Dans ce livre, la sirène existe bel et bien, même si sa demeure n'est pas l'océan, mais l'esprit humain.

Ne vous privez pas de le lire si le coeur vous en dit, mais ne vous attendez pas à une partie de plaisir!